Assurance récolte : trois ans après la réforme, le bilan
Grêle, gel, sécheresse : depuis 2023, l'assurance récolte a été réformée pour protéger plus de fermes. Trois ans après, à peine une surface sur quatre est assurée. On vous explique pourquoi.
Un orage de grêle de vingt minutes peut détruire la récolte d’une année entière. Un gel tardif en avril peut vider un verger. Une sécheresse peut faire chuter les rendements de toute une région, comme l’ont montré les récoltes d’automne 2026. Face à ces coups durs, la France a profondément réformé l’assurance récolte en 2023. Pourtant, trois ans plus tard, la grande majorité des surfaces agricoles ne sont toujours pas assurées. Comment ça marche, et pourquoi tant d’agriculteurs hésitent encore ?
Un système à trois étages
Depuis le 1er janvier 2023, la gestion des risques climatiques en agriculture repose sur un principe simple : plus la perte est grave, plus la collectivité intervient. Selon le mode d’emploi publié par Terre-net, le dispositif fonctionne en trois étages.
Étage 1 : les petits aléas, à la charge de l’agriculteur
Quand une récolte perd moins de 20 % de son volume habituel, c’est l’agriculteur qui absorbe la perte, seul. Avant la réforme, ce seuil (appelé « franchise ») était de 30 %. C’est le principe de toute assurance : les petits sinistres restent à la charge de l’assuré.
Étage 2 : l’assurance privée prend le relais
Au-delà de 20 % de pertes, c’est l’assureur qui indemnise, à condition que l’agriculteur ait souscrit un contrat « multirisque climatique ». Pour rendre ce contrat abordable, les pouvoirs publics prennent en charge 70 % de la cotisation (contre 65 % avant la réforme, selon Terre-net). Un agriculteur ne paie donc qu’environ un tiers du prix réel de son assurance.
Étage 3 : la solidarité nationale pour les catastrophes
Quand les pertes deviennent exceptionnelles, l’État intervient via l’indemnité de solidarité nationale (ISN). Elle se déclenche à partir de 50 % de pertes pour les grandes cultures, les légumes et la vigne, et dès 30 % pour l’arboriculture et les prairies. Point clé : l’ISN couvre aussi les agriculteurs non assurés, mais moins bien. Les assurés sont indemnisés à 90 %, tandis que les non-assurés ont vu leur taux baisser chaque année : 45 % en 2023, 40 % en 2024, 35 % en 2025. Une façon d’encourager à s’assurer.
Où en est-on vraiment ?
L’objectif fixé par la loi de 2022 est ambitieux : atteindre en 2030 60 % des surfaces assurées en grandes cultures, légumes et viticulture, et 30 % en arboriculture et prairies. Le point de départ était bas : selon le ministère de l’Agriculture, seulement 17 % de la surface agricole était assurée avant la réforme.
Voici l’évolution par filière, d’après les chiffres cités dans la question écrite n° 11620 à l’Assemblée nationale (données 2025 provisoires, arrêtées au 31 mai 2025) :
| Filière | Taux 2022 | Taux 2025 | Objectif 2030 |
|---|---|---|---|
| Grandes cultures et légumes | 31,1 % | 36,0 % | 60 % |
| Viticulture | 31,2 % | 34,9 % | 60 % |
| Arboriculture | 1,5 % | 14,9 % | 30 % |
| Prairies | 0,5 % | 8,1 % | 30 % |
| Ensemble | 17,0 % | 22,8 % | — |
Le démarrage a été réel : dans sa réponse publiée en février 2026, le gouvernement salue une progression de 38 % des surfaces assurées en 2023, et parle d’un bilan « globalement encourageant ». Les vergers et les prairies, qui partaient presque de zéro, ont le plus progressé.
Mais l’élan s’est essoufflé. Toujours selon les réponses parlementaires du ministère, les surfaces se sont stabilisées en 2024, puis ont reculé d’environ 4 % en 2025, avec une baisse marquée en viticulture et en prairies. Chez Groupama, l’un des deux grands assureurs agricoles, le nombre d’hectares assurés avait bondi de 37 % en 2023 avant de reculer de 4 % en 2024, d’après Terre-net.
Pourquoi tant d’agriculteurs hésitent
S’assurer paraît logique quand on travaille à ciel ouvert. Alors pourquoi la majorité des surfaces restent-elles non couvertes ? Plusieurs raisons reviennent souvent dans la presse agricole et les débats parlementaires.
Le casse-tête de la « moyenne olympique »
Pour calculer une perte, l’assureur compare la récolte de l’année à un rendement de référence. Ce rendement est souvent une moyenne olympique : on prend les cinq dernières années, on retire la meilleure et la moins bonne, et on fait la moyenne des trois restantes.
Le problème ? Quand les mauvaises années s’enchaînent, cette moyenne baisse. Un arboriculteur touché par le gel trois printemps de suite voit son rendement de référence fondre… et donc son indemnisation potentielle aussi. Un arboriculteur drômois cité par Terre-net qualifiait ce point de bloquant. Le rapport parlementaire sur la réforme propose d’ailleurs de revoir ce calcul.
Un coût qui reste lourd pour certaines fermes
Même subventionnée à 70 %, la cotisation représente une dépense chaque année, qu’il y ait sinistre ou non. Pour une exploitation aux marges serrées (voir combien gagne vraiment un agriculteur), c’est un arbitrage difficile. Certains agriculteurs préfèrent aussi d’autres stratégies : diversifier leurs cultures, épargner les bonnes années, ou compter sur l’irrigation.
Les prairies, un cas à part
Pour les éleveurs, mesurer une perte d’herbe est plus délicat que peser un camion de blé : la pousse d’une prairie se constate sur le terrain, saison après saison. C’est aussi la filière où l’assurance recule le plus : selon une question écrite à l’Assemblée nationale, les surfaces de prairies assurées ont baissé d’environ 11 % entre 2024 et 2025 (chiffres provisoires). Le rapport parlementaire sur la réforme propose un ajustement de l’assurance prairie.
Un enjeu pour les assureurs… et pour l’État
Le système ne fonctionne que si beaucoup d’agriculteurs s’assurent : c’est la mutualisation qui permet de tenir quand une sécheresse frappe tout le pays en même temps. Les assureurs, eux, encaissent des années très coûteuses. Selon Terre-net, l’assurance récolte a coûté 255 millions d’euros à Groupama en 2024.
Côté public, un décret de 2022 prévoit que si les dépenses de l’État dépassent 680 millions d’euros par an, les règles du dispositif (taux, seuils) peuvent être revues. Avec des aléas climatiques plus fréquents, cette enveloppe est scrutée de près chaque année.
Ce qu’on retient
L’assurance récolte réformée a posé une architecture claire : l’agriculteur gère les petits aléas, l’assureur les pertes importantes, l’État les catastrophes. Elle a permis de vrais progrès, surtout dans les vergers et les prairies qui n’étaient quasiment pas couverts. Mais avec 22,8 % des surfaces assurées en 2025, on reste loin des objectifs de 2030, et la dynamique marque le pas.
Les pistes d’amélioration sont connues : un calcul des pertes plus juste après plusieurs mauvaises années, des contrats mieux adaptés aux prairies. À l’heure où les épisodes climatiques extrêmes se multiplient, la question n’est plus de savoir si les agriculteurs auront besoin d’être protégés, mais comment rendre cette protection vraiment attractive.
À savoir : l’assurance récolte ne garantit pas un revenu, mais un volume de production. Si les prix chutent alors que la récolte est bonne, elle ne joue pas. C’est une protection contre la météo, pas contre les marchés.
Sources
- Assemblée nationale — Question écrite n° 11620 « Assurance-récolte : taux d'assurance » et réponse du ministère de l'Agriculture (https://questions.assemblee-nationale.fr/dyn/17/questions/QANR5L17QE11620)
- Assemblée nationale — Question écrite n° 15135 et réponse du gouvernement, février 2026 (https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/questions/QANR5L17QE15135)
- Terre-net — « Réforme de l'assurance récolte : mode d'emploi » (https://www.terre-net.fr/assurances/article/223393/reforme-de-l-assurance-recolte-mode-d-emploi)
- Terre-net — « L'assurance récolte a coûté 255 millions d'euros en 2024 pour Groupama » (https://www.terre-net.fr/assurances/article/878491/l-assurance-recolte-a-coute-255-millions-d-euros-en-2024-pour-groupama)
- Ministère de l'Agriculture — « La réforme de l'assurance récolte » (https://agriculture.gouv.fr/telecharger/136896)
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