La culture sous serre en France : tomates en hiver et innovations climatiques
Serres chauffées, serres froides, hydroponie : comment les maraîchers cultivent à contre-saison et ce que cela implique pour l'environnement et le consommateur.
Pourquoi trouve-t-on des tomates toute l’année ?
En France, la tomate ne mûrit naturellement qu’entre juin et octobre. Pourtant, les rayons des supermarchés en proposent 365 jours par an. D’où viennent les tomates de décembre ? Certaines sont importées d’Espagne, du Maroc ou des Pays-Bas. Mais une part croissante provient de serres françaises qui permettent de cultiver à contre-saison, dans des conditions contrôlées.
La culture sous serre est une réalité méconnue du maraîchage français. Elle représente aujourd’hui 14 000 hectares de surfaces protégées (serres et tunnels), dont environ 4 500 hectares de serres chauffées. Les principales productions sont la tomate, le concombre, la salade et les herbes aromatiques.
Les différents types de serres
Toutes les serres ne se ressemblent pas. On distingue plusieurs grandes catégories :
Les serres chauffées (serres verre ou polycarbonate) : les plus sophistiquées, elles maintiennent une température constante grâce à des systèmes de chauffage (gaz, biomasse, géothermie). Elles permettent de cultiver des tomates, poivrons et concombres quasiment toute l’année. Coût de construction : 150 à 500 euros par m².
Les serres froides (tunnels plastique) : moins coûteuses, sans chauffage actif, elles avancent simplement les saisons de 6 à 8 semaines. Un maraîcher peut récolter ses premières fraises en mars (au lieu de mai en plein air) grâce à un tunnel.
Les serres multichapelles : des structures modulaires reliées entre elles, qui permettent de couvrir plusieurs hectares d’un seul tenant et d’optimiser la circulation de l’air.
L’hydroponie : cultiver sans sol
Dans les serres les plus modernes, les plantes ne poussent plus dans la terre. La culture hors-sol (ou hydroponie) consiste à faire pousser les végétaux dans des substrats inertes (laine de roche, fibre de coco, perlite) et à leur apporter directement l’eau et les nutriments par goutte-à-goutte.
Les avantages sont nombreux :
- Économies d’eau : entre 50 et 70 % de moins qu’en plein champ, grâce à la récupération et au recyclage des eaux d’irrigation
- Contrôle total : pH, conductivité électrique, température de la solution nutritive sont ajustés en continu
- Rendements très élevés : une tomate sous serre en hors-sol produit 70 à 100 kg/m² par an, contre 5 à 8 kg/m² en plein champ
La France est moins avancée que les Pays-Bas (qui comptent 10 000 hectares de serres hautement technologiques et exportent dans toute l’Europe) ou le Maroc, mais elle rattrape son retard, notamment grâce à des projets combinant serres et énergies renouvelables.
L’empreinte énergétique, point noir de la filière
La culture sous serre chauffée consomme beaucoup d’énergie. Maintenir une serre à 18°C en hiver dans le Nord de la France a un coût carbone réel. C’est l’un des principaux reproches adressés aux tomates de serre en hiver.
Cependant, la filière s’adapte :
- Géothermie : plusieurs exploitations en Alsace, en Île-de-France et dans le Bassin parisien utilisent des forages géothermiques pour chauffer leurs serres à bas coût et quasi sans émissions.
- Biomasse : des chaudières à bois ou aux déchets agricoles remplacent progressivement le gaz.
- Récupération des eaux de pluie : des citernes de plusieurs milliers de m³ stockent l’eau hivernale pour l’irrigation estivale.
- LED horticoles : certaines serres complètent l’éclairage naturel avec des rampes LED à spectre adapté à la photosynthèse, réduisant la consommation par rapport aux lampes à vapeur de sodium.
Serre ou importation : quel est le bilan ?
La question du bilan carbone fait débat. Une tomate espagnole produite en plein air sous le soleil d’Almería, puis transportée par camion 2 000 km, a-t-elle un impact plus ou moins fort qu’une tomate française cultivée sous serre chauffée ?
Les études montrent que cela dépend de la source d’énergie de la serre. Une serre chauffée au gaz naturel émet souvent plus de CO₂ qu’une tomate importée depuis le Maroc. Mais une serre géothermique française peut avoir un bilan deux à trois fois meilleur qu’une tomate marocaine transportée en avion (cas rare, mais existant pour les fruits hors-saison).
Ce qui fait consensus : une tomate de plein champ en saison, produite localement, reste la meilleure option environnementale. La serre est un compromis — qui a le mérite d’offrir de l’emploi en France et de réduire la dépendance aux importations.
Vers les serres de demain
En France, plusieurs projets pionniers dessinent l’avenir des serres :
Les serres urbaines : sur des toits de bâtiments, des serres produisent des tomates cerises et des herbes aromatiques à quelques centaines de mètres des consommateurs. La startup Agripolis a équipé plusieurs toits parisiens.
L’agrivoltaïsme sous serre : des panneaux solaires intégrés aux toitures de serres produisent de l’électricité tout en laissant passer une partie de la lumière. C’est l’un des sujets les plus étudiés en agronomie ces dernières années.
Les serres à circuit fermé : dans certains projets pilotes, le CO₂ rejeté par les chaudières est récupéré et injecté dans la serre (les plantes adorent le CO₂ supplémentaire pour la photosynthèse), les eaux usées sont filtrées et réutilisées.
La serre moderne n’est plus le hangar de plastique qu’on imaginait : c’est un écosystème contrôlé où chaque ressource est optimisée.
Sources
- Légumes de France — Données serres 2024
- CTIFL — Centre technique interprofessionnel des fruits et légumes, 2023
- Agreste — Recensement des serres et abris, 2022
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