Noisette : la France dépend à 95 % des importations turques
Ferrero dépend de la Turquie, la France ne produit qu'1 % de l'offre mondiale, et la crise turque de 2025 a fait exploser les prix. Plongée dans une filière minuscule mais stratégique.
Derrière chaque pot de pâte à tartiner ou chaque biscuit aux noisettes se cache une filière minuscule et très dépendante de l’étranger. La France ne pèse qu’1 % de la production mondiale de noisettes, alors que sa consommation ne cesse de progresser. Résultat : une dépendance massive à la Turquie, et une exposition directe aux soubresauts d’un marché mondial qui s’est brutalement tendu en 2025.
Une petite filière, très concentrée dans le Sud-Ouest
La noiseraie française reste modeste à l’échelle mondiale. Selon Chambres d’agriculture France, le pays comptait en 2023 7 902 hectares de vergers de noisetiers, pour une production de 17 116 tonnes cette année-là — un chiffre qui varie fortement d’une campagne à l’autre, la noisette étant une culture connue pour l’alternance (une bonne année suit souvent une année plus faible).
Plus de 350 producteurs cultivent la noisette en France, très majoritairement regroupés autour de la coopérative Unicoque, basée à Cancon (Lot-et-Garonne). Deux départements concentrent l’essentiel des volumes :
- Le Lot-et-Garonne, qui réalise à lui seul environ 60 % de la production française
- Le Tarn-et-Garonne, qui en représente environ 20 %
Le reste se répartit dans une petite soixantaine d’autres départements, où des noiseraies professionnelles se développent progressivement. Les surfaces cultivées ont bondi de 61,5 % entre 2013 et 2023, preuve que la filière mise sur l’expansion — un rendement moyen de 2 à 2,5 tonnes par hectare (jusqu’à 3,5 t/ha dans les meilleures parcelles) reste toutefois loin du potentiel affiché par la filière.
Pourquoi la France importe l’essentiel de ce qu’elle consomme
Face à une consommation nationale estimée à 26 200 tonnes d’amandons (noisettes décortiquées) par an, selon les données de la fédération Phyteis et de la coopérative Unicoque, la production française ne couvre qu’une fraction des besoins. Conséquence directe : la France importe environ 95 % de sa consommation de noisettes, pour un volume avoisinant les 60 000 tonnes en équivalent coques, en grande majorité en provenance de Turquie.
À elle seule, l’usine Ferrero de Villers-Écalles (Seine-Maritime), qui fabrique le Nutella vendu en Europe, absorbe 12 000 tonnes d’amandons par an — près de la moitié de toute la consommation française de noisettes.
À l’échelle mondiale, la Turquie écrase littéralement le marché : elle représente environ 70 à 75 % de la production mondiale de noisettes, sur un total d’environ un million de tonnes par an. Cette concentration extrême rend l’ensemble de la filière — française comme européenne — très vulnérable au moindre incident climatique ou sanitaire survenant sur les rives de la mer Noire.
2025 : quand la crise turque a fait doubler les prix mondiaux
C’est exactement ce qui s’est produit en 2025. Selon franceinfo, la production turque de noisettes s’est effondrée, passant d’environ 700 000 tonnes en 2024 à seulement 300 000 à 450 000 tonnes en 2025, sous l’effet combiné d’épisodes de grêle et d’une invasion de punaises ravageuses qui a amputé, chez certains producteurs, jusqu’à un tiers de la récolte.
La conséquence a été immédiate sur les prix mondiaux : entre juin et septembre 2025, le cours de la noisette est passé d’environ 9 000 à 18 000 dollars la tonne, soit plus du double en trois mois. Pour les producteurs turcs eux-mêmes, le prix payé a grimpé à 300-320 livres turques le kilo (environ 6 à 6,5 euros).
Le groupe Ferrero, qui absorbe à lui seul un quart de la production mondiale de noisettes, se retrouve en première ligne de cette tension : sa dépendance à l’approvisionnement turc l’expose directement à chaque aléa climatique dans la région.
| Indicateur | France | Turquie |
|---|---|---|
| Production annuelle | ~17 100 t (2023) | 700 000 t (2024) → 300-450 000 t (2025) |
| Part de la production mondiale | ~1 % | 70-75 % |
| Surface en vergers | 7 902 ha (2023) | — |
| Dépendance à l’import | 95 % de la consommation | Turquie exportatrice nette |
La riposte française : viser 30 000 tonnes d’ici 2030
Cette dépendance nourrit, depuis plusieurs années, une stratégie de reconquête. La filière française affiche un objectif ambitieux : atteindre un potentiel de production de 30 000 tonnes à l’horizon 2030, ce qui porterait sa part du marché mondial d’environ 1 % à 3 %.
Pour y parvenir, FranceAgriMer a inscrit la noisette — comme le noyer — parmi les espèces prioritaires de son plan de souveraineté fruitière, qui cible les productions dont le taux de couverture des besoins nationaux est inférieur à 50 %. Concrètement, l’aide à la plantation et à la rénovation des vergers atteint 2 800 euros par hectare, portés à 3 200 euros par hectare pour les jeunes agriculteurs qui s’installent.
De nouveaux bassins de production émergent ainsi en dehors du Sud-Ouest historique, notamment en Indre-et-Loire, où la noisette est présentée comme une culture permettant de valoriser de petites parcelles irrigables.
Une filière française elle-même fragilisée
Paradoxe : au moment même où le marché mondial s’affole et où les prix explosent, la filière française traverse elle aussi une passe difficile. La récolte 2024 a été marquée par une forte baisse de rendement, liée à des facteurs climatiques et sanitaires, avec une pression accrue de deux ravageurs en particulier : la punaise diabolique et le balanin, un charançon dont la larve se développe à l’intérieur du fruit.
Face à cette situation, le ministère de l’Agriculture a annoncé, le 9 avril 2026, la mise en place d’une aide de crise exceptionnelle de 3 millions d’euros, gérée par FranceAgriMer. Ce dispositif cible les exploitations spécialisées à au moins 25 % dans la noisette et ayant subi une perte d’excédent brut d’exploitation d’au moins 20 % par rapport à une année de référence, avec des bonifications pour les producteurs assurés contre les risques climatiques.
Ce qu’on retient
La noisette française illustre bien le grand écart que vivent certaines filières agricoles : une production locale en pleine expansion, mais partant d’un niveau si bas qu’elle reste marginale face à un marché mondial ultra-concentré autour de la Turquie. Tant que cette dépendance perdurera, chaque aléa climatique à des milliers de kilomètres continuera de se répercuter, en quelques mois, sur le prix des produits chocolatés dans nos rayons.
À savoir : une noiseraie ne devient pleinement productive qu’au bout de 6 à 8 ans après la plantation. La stratégie française de relance engagée aujourd’hui ne portera donc pleinement ses fruits — c’est le cas de le dire — que vers la fin de la décennie.
Sources
- Chambres d'agriculture France — La production de noisette en France (chambres-agriculture.fr)
- Phyteis / coopérative Unicoque — Fiche filière noisette, Engagés pour nos cultures (phyteis.fr)
- Franceinfo — La noisette, devenue trop chère, au cœur d'une bataille entre la Turquie et Ferrero, 6 novembre 2025 (franceinfo.fr)
- Ministère de l'Agriculture — Filière noisette : une aide de crise exceptionnelle de 3 M€ pour aider les producteurs, 9 avril 2026 (agriculture.gouv.fr)
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