Œufs : la France court après une demande record
Les Français n'ont jamais mangé autant d'œufs, et nos poulaillers tournent à plein régime. Pourtant, la France importe de plus en plus. Plongée dans une filière qui court après la demande.
L’œuf est en train de vivre un âge d’or en France. Jamais les Français n’en avaient autant mangé, et jamais nos éleveurs n’avaient élevé autant de poules hors cage. Pourtant, paradoxe : la France, longtemps autosuffisante, doit aujourd’hui importer des œufs pour remplir les rayons. Comment en est-on arrivé là ?
Un record de consommation historique
Omelette du soir, œuf dur au bureau, pâtisserie maison… L’œuf s’est imposé dans les assiettes. Selon les estimations de l’ITAVI (l’institut technique des filières avicoles), chaque Français a consommé en moyenne 237 œufs en 2025, contre 227 en 2024. C’est un record absolu, qui tient compte de tous les usages : œufs achetés en boîte, mais aussi œufs cachés dans les gâteaux, les pâtes fraîches ou la restauration.
La tendance est de fond : toujours selon l’ITAVI, les achats d’œufs ont progressé de 22 % en volume entre 2021 et 2025. Et la filière projette une consommation de 269 œufs par habitant d’ici 2035.
Pourquoi un tel engouement ?
Selon Réussir Agriculture Massif central, la hausse est particulièrement forte chez les jeunes et les ménages aux revenus modestes. La raison est simple : l’œuf est une protéine animale abordable, facile à conserver et à cuisiner. Dans un contexte où les prix de l’alimentation ont beaucoup augmenté ces dernières années, il est devenu une valeur refuge du caddie.
C’est aussi un aliment qui coche beaucoup de cases dans les nouvelles habitudes : il se prépare en quelques minutes, se glisse dans une lunchbox, remplace facilement un morceau de viande dans un repas du soir. Pour les éleveurs, c’est une bonne nouvelle… à condition de pouvoir suivre le rythme.
Une production qui progresse… mais pas assez vite
Face à cet appétit, les éleveurs n’ont pas chômé. D’après le CNPO (Comité national pour la promotion de l’œuf, l’interprofession de la filière), la France a produit 957 000 tonnes équivalent œuf coquille en 2025, soit environ 15,9 milliards d’œufs. C’est +0,8 % par rapport à 2024, et le nombre de poules mises en place a augmenté de 3,3 % sur la même période.
Le problème ? La consommation, elle, a bondi d’environ 5 % en un an. La production court, mais la demande court plus vite. Et contrairement à une usine, un élevage ne peut pas doubler sa cadence du jour au lendemain : une poule pond à son rythme, et il faut des mois pour élever une nouvelle génération de pondeuses avant qu’elle ne commence à produire.
Résultat, le taux d’auto-approvisionnement (la part de notre consommation couverte par la production nationale) recule :
| Année | Taux d’auto-approvisionnement en œufs |
|---|---|
| 2024 | 99,4 % |
| 2025 | 95,8 % |
| Objectif de la filière | 101 % |
Source : CNPO, février 2026
Selon le CNPO, les importations d’œufs coquille ont atteint un niveau record : +21 % sur les onze premiers mois de 2025 par rapport à 2024, et +42 % en deux ans. Elles représentent désormais l’équivalent de 10 % de la production nationale. Une partie importante de ces œufs arrive d’Ukraine, dont les ventes vers l’Union européenne ont bondi de 59,4 % sur dix mois en 2025.
Quand un œuf est vendu en boîte, son pays d’origine est imprimé sur la coquille. Mais lorsqu’il est transformé en ovoproduit (œuf cassé, liquide ou en poudre, utilisé par l’industrie agroalimentaire et la restauration), son origine devient beaucoup moins visible pour le consommateur. C’est une situation qui rappelle celle d’une autre filière avicole, le poulet français face à la concurrence mondiale.
Or les consommateurs tiennent à l’origine : 89 % des Français estiment que l’origine française des œufs est un critère important, selon une enquête CNPO/CSA de 2023.
La grande révolution du « hors cage »
Si la production a du mal à suivre, c’est aussi parce que la filière a mené en parallèle une transformation profonde de ses élevages. Il y a quelques années, la majorité des poules françaises vivaient en cage. Fin 2025, selon le CNPO, 77 % des poules pondeuses étaient élevées dans des systèmes alternatifs :
- 32 % en plein air (hors Label Rouge)
- 26 % au sol, dans un bâtiment sans cage
- 13 % en agriculture biologique
- 6 % en Label Rouge
Seules 23 % des poules sont encore en cage. Mieux : 51 % des poules françaises ont accès à l’extérieur, contre 23 % en moyenne dans l’Union européenne. La filière vise 90 % de poules hors cage d’ici 2030.
Pourquoi ça pèse sur les volumes
Une poule élevée au sol ou en plein air a besoin de plus d’espace qu’une poule en cage. Transformer un bâtiment existant permet donc souvent d’accueillir moins de poules qu’avant. À surface égale, la conversion réduit la capacité de production : pour garder les mêmes volumes, il faut construire de nouveaux poulaillers.
S’ajoutent d’autres chocs récents. La grippe aviaire de 2021-2022 avait fait perdre 9,5 % du cheptel de poules pondeuses, pour des pertes estimées à 246 millions d’euros (chiffres CNPO, 2023). Et depuis la généralisation de l’ovosexage (une technique qui permet de connaître le sexe du poussin dans l’œuf, pour éviter d’éliminer les poussins mâles à la naissance), le prix des poussins a doublé : +100,5 % entre janvier 2025 et janvier 2026, selon le CNPO.
300 poulaillers à construire : le grand chantier
Pour retrouver son autonomie, la filière s’est fixé un cap. En juin 2024, le CNPO a présenté un plan visant 300 nouveaux poulaillers d’ici 2030, pour un investissement estimé à 300 millions d’euros.
Le chantier a démarré, mais doucement. D’après une enquête relayée par Réussir Volailles :
- 18 bâtiments ont été construits en 2025, soit 660 000 places de poules supplémentaires ;
- 40 bâtiments sont prévus en 2026, pour 1,25 million de places ;
- plus de 220 projets étaient recensés auprès des centres de conditionnement fin 2025.
Et l’ambition grandit : pour suivre la demande, la filière estime qu’il faudra 575 nouveaux poulaillers d’ici 2035, soit 10 millions de places de poules supplémentaires, environ 1 million de plus chaque année, selon Yves-Marie Beaudet, président du CNPO.
Pourquoi est-ce si long ?
Construire un poulailler ne se fait pas en quelques mois. Selon le CNPO, il faut souvent plus de deux ans entre le projet, les procédures administratives, la construction et la collecte des premiers œufs. L’interprofession demande notamment d’aligner les seuils réglementaires sur les règles européennes : en France, un élevage bascule dans une procédure plus lourde à partir de 40 000 poules, contre 60 000 dans la réglementation européenne.
Il faut aussi trouver du foncier, obtenir un financement, et convaincre le voisinage : l’installation d’un nouveau bâtiment d’élevage suscite parfois des inquiétudes locales. Sur ce point, la question des terres disponibles rejoint un enjeu plus large, celui du coût du foncier agricole.
Ce qu’on retient
L’œuf français se porte bien… presque trop bien. La filière, qui compte environ 3 000 éleveurs et 59 000 emplois selon le CNPO, a réussi en quelques années une transition majeure vers des élevages plus respectueux du bien-être animal, tout en voyant la demande exploser. Le défi des prochaines années sera de construire assez de poulaillers pour que les œufs de nos omelettes restent, autant que possible, français.
À savoir : pour connaître le mode d’élevage d’un œuf, regardez le premier chiffre imprimé sur la coquille : 0 = bio, 1 = plein air, 2 = au sol, 3 = en cage. Les deux lettres suivantes indiquent le pays : FR pour la France.
Sources
- CNPO / Les Œufs — « La production nationale sous tension face au boom de la demande », février 2026 (https://lesoeufs.fr/la-production-nationale-sous-tension-face-au-boom-de-la-demande/)
- ITAVI via Les Œufs — « La consommation d'œufs atteint des sommets historiques en France » (https://lesoeufs.fr/la-consommation-doeufs-atteint-des-sommets-historiques-en-france/)
- Réussir Volailles — « Près de 600 bâtiments de poules pondeuses à construire d'ici 2035 » (https://www.reussir.fr/volailles/pres-de-600-batiments-de-poules-pondeuses-construire-dici-2035)
- CNPO / Les Œufs — « Production nationale en tension : la filière avance vers 300 nouveaux poulaillers d'ici 2030 », juin 2025
- Les Marchés by Réussir — « Consommation et production d'œufs en France : les 7 chiffres dévoilés par le CNPO », avril 2023
- Réussir Agriculture Massif central — « Pourquoi la consommation d'œufs progresse fortement »
Les contenus d'Agri-découverte sont écrits avec un objectif de pédagogie et de vérification systématique : chaque chiffre s'appuie sur une source officielle (Agreste, FranceAgriMer, INRAE).
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