Riz de Camargue : la céréale qui protège le delta du sel
En Camargue, le riz ne sert pas qu'à remplir nos assiettes : ses rizières inondées d'eau douce empêchent le sel de stériliser les terres. Plongée dans une petite filière qui relève la tête.
On l’oublie souvent, mais la France produit son propre riz. Il pousse dans un seul coin du pays, le delta du Rhône, au cœur de la Camargue. Et sa mission dépasse largement nos assiettes : sans les rizières, une bonne partie de ces terres basses deviendrait tout simplement incultivable à cause du sel.
Une culture née pour combattre le sel
La Camargue est un delta coincé entre deux bras du Rhône et la Méditerranée. Ses terres sont très plates, à peine au-dessus du niveau de la mer, et le sel y est partout : dans la nappe d’eau souterraine, qui remonte vers la surface en été, et dans les sols eux-mêmes.
C’est précisément là que le riz devient précieux. Contrairement au blé ou au maïs, il pousse les pieds dans l’eau. Pendant plusieurs mois, les riziculteurs inondent leurs parcelles avec de l’eau douce pompée dans le Rhône (un sujet que nous détaillons dans notre article sur l’irrigation en agriculture). Cette lame d’eau pousse le sel vers le bas et l’empêche de remonter. Comme le rappelait France 3 en 2023, l’eau douce abaisse la salinité des sols et évite que les remontées salines ne stérilisent les terres.
Du dessalement à la souveraineté
Selon France 3, c’est d’ailleurs pour dessaler les terres que la riziculture s’est installée en Camargue à la fin du XIXe siècle, bien avant d’être une culture alimentaire à grande échelle. Pendant la guerre, en 1941, des travailleurs venus d’Indochine ont été envoyés en Camargue et ont contribué à développer les rizières, une page d’histoire longtemps méconnue rappelée par France 3. Après la Seconde Guerre mondiale, de grands aménagements hydrauliques ont permis d’irriguer massivement le delta. Résultat : dans les années 1960, la France a atteint la souveraineté alimentaire en riz, autrement dit elle produisait autant qu’elle en consommait.
À savoir : les agronomes disent que le riz est une bonne « tête d’assolement » en Camargue. En clair : en dessalant la parcelle, il prépare le terrain pour les cultures qui viendront après lui dans la rotation, comme le blé dur.
Une petite filière très organisée
À l’échelle mondiale, la Camargue est un minuscule bassin de production. Mais la filière est structurée de bout en bout. Selon la fiche filière de FranceAgriMer (édition 2024), elle compte :
- 160 exploitations rizicoles ;
- 5 collecteurs, dont 3 riziers (les usines qui décortiquent et blanchissent le grain), sur le modèle de la collecte céréalière classique que l’on vous explique dans comment fonctionne un silo à céréales ;
- un syndicat interprofessionnel, le Syndicat des Riziculteurs Français et Filière (SRFF) ;
- un centre technique dédié, le Centre Français du Riz, adossé à l’institut Arvalis.
Le terroir camarguais convient surtout aux variétés de type Japonica, à grains plus courts que les riz Indica typiques d’Asie du Sud-Est. Depuis 2000, le riz de Camargue bénéficie d’une Indication géographique protégée (IGP), revendiquée sur 91 % des surfaces cultivées en 2022 d’après FranceAgriMer. Autre particularité : l’agriculture biologique représente entre 20 % et 25 % du potentiel de production.
Les rendements, eux, sont modestes : FranceAgriMer les situe autour de 55 quintaux par hectare de riz paddy (le riz brut, encore dans son enveloppe). C’est moins que chez nos voisins italiens ou espagnols : FranceAgriMer l’explique principalement par les conditions climatiques particulières de la Camargue.
Des surfaces divisées par deux, puis un rebond
Le riz de Camargue a traversé une longue période difficile. Les surfaces ont fondu en une décennie, avant de repartir à la hausse récemment.
| Année | Surfaces de riz en Camargue | Source |
|---|---|---|
| 2012 | 21 000 ha | FranceAgriMer |
| 2022 | 11 552 ha en production | FranceAgriMer |
| 2024 | environ 14 000 ha | La France Agricole |
| 2025 | 16 000 ha | La France Agricole |
Pourquoi un tel recul ?
Interrogé par France 3 en 2023, Bertrand Mazel, riziculteur et président du syndicat des riziculteurs, pointait surtout le manque de solutions pour lutter contre les mauvaises herbes. Dans une rizière, certaines adventices (les « herbes indésirables ») concurrencent directement le riz. Un agriculteur cité dans le même reportage avait ainsi perdu la moitié de sa récolte cette année-là.
Le sujet revient dans La France Agricole en septembre 2025 : selon les riziculteurs, leurs concurrents européens disposent de trois fois plus de substances actives autorisées pour protéger leurs cultures. À cela s’ajoute une inquiétude sur l’eau, avec la crainte de nouvelles redevances sur les volumes pompés, alors que la riziculture en était jusqu’ici exemptée.
Un rebond encourageant
Pourtant, la tendance s’inverse. D’après La France Agricole, 16 000 hectares ont été semés en 2025, soit 2 000 hectares de plus qu’en 2024. Bertrand Mazel y voit « un signe encourageant pour notre filière ». On reste toutefois sous le niveau historique d’environ 20 000 hectares.
Un riz français encore minoritaire dans nos placards
Même en pleine forme, la Camargue est loin de couvrir nos besoins. Selon FranceAgriMer, chaque Français consomme en moyenne 4,5 kg de riz blanc par an. En 2022, la production de riz blanchi français s’élevait à 40 000 tonnes, soit environ 10 % de la consommation nationale.
Ce riz camarguais ne finit pas seulement dans les paquets achetés par les ménages : FranceAgriMer précise qu’il se répartit entre les foyers, la restauration hors domicile (cantines, restaurants) et l’industrie agroalimentaire.
Le reste vient de l’étranger : la France importe chaque année environ 500 000 tonnes de riz (équivalent blanchi). En 2022, les principaux fournisseurs étaient :
- l’Italie (23 % des volumes) ;
- le Cambodge (17 %) ;
- la Thaïlande (13 %) ;
- le Pakistan (11 %).
Paradoxe amusant : la France exporte aussi du riz. FranceAgriMer chiffre ces expéditions à 45 000 tonnes par an en moyenne sur cinq ans, à plus de 95 % vers d’autres pays de l’Union européenne, notamment la Belgique et l’Allemagne. Les riz ne sont pas tous interchangeables : la Camargue produit surtout des grains de type Japonica, alors que nos importations viennent en bonne partie de pays d’Asie où dominent d’autres types de riz.
Malgré sa taille modeste, la France reste le 5e producteur de riz de l’Union européenne, selon FranceAgriMer.
Ce qu’on retient
Le riz de Camargue est bien plus qu’une spécialité régionale. C’est une culture d’équilibre : en apportant de l’eau douce du Rhône, les riziculteurs maintiennent cultivables des terres que le sel finirait par gagner, tout en façonnant les paysages de marais si caractéristiques du delta.
La filière a beaucoup souffert ces quinze dernières années, mais le rebond des surfaces en 2025 montre qu’elle a encore de l’avenir. La prochaine fois que vous choisirez un paquet de riz, jetez un œil au logo IGP « Riz de Camargue » : derrière ce petit grain rond se cache tout un écosystème.
À savoir : le riz paddy récolté n’est pas directement mangeable. Il passe d’abord par la rizerie pour être décortiqué (on obtient alors du riz complet), puis éventuellement blanchi ou étuvé avant d’arriver dans nos cuisines.
Sources
- FranceAgriMer — Fiche filière Riziculture, édition janvier 2024 (https://www.franceagrimer.fr/sites/default/files/rdd/documents/20240112_FICHE_FILIERE_RIZICULTURE_2024_2.pdf)
- La France Agricole — « Le riz de Camargue retrouve de l'attractivité », 25 septembre 2025 (https://www.lafranceagricole.fr/cereales/article/888039/le-riz-de-camargue-retrouve-de-l-attractivite)
- France 3 Provence-Alpes-Côte d'Azur — « En 1960, la France a connu la souveraineté alimentaire en matière de riz », 15 octobre 2023 (https://france3-regions.franceinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/bouches-du-rhone/en-1960-la-france-a-connu-la-souverainete-alimentaire-en-matiere-de-riz-4-questions-sur-le-declin-du-riz-de-camargue-2856050.html)
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