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Semences paysannes : entre tradition et révolution silencieuse

Des agriculteurs ressuscitent des variétés oubliées en ressemant eux-mêmes leurs graines. Face aux semences commerciales brevetées, les semences paysannes incarnent une autre vision de l'agriculture.

Mains d'un agriculteur tenant des graines de blé ancien

Une graine, mille ans d’histoire

Pendant dix millénaires, les agriculteurs ont fait la même chose chaque automne : mettre de côté une partie de leur récolte pour la ressemer l’année suivante. Ce geste simple, fondateur de l’agriculture elle-même, est aujourd’hui devenu rare — voire interdit pour certaines espèces.

Les semences paysannes désignent ces variétés végétales sélectionnées, conservées et échangées par les agriculteurs eux-mêmes, en dehors des circuits commerciaux officiels. Elles s’opposent aux semences commerciales modernes, protégées par des certificats d’obtention végétale (COV) qui interdisent leur multiplication et leur revente sans autorisation.


Ce que les semences commerciales ont changé

La révolution des semences du XXe siècle a été spectaculaire. Les variétés hybrides F1 développées par les semenciers (Limagrain, Vilmorin, Bayer/Monsanto…) ont permis des gains de rendement considérables :

  • Le blé tendre français produit aujourd’hui 7 à 8 tonnes par hectare en moyenne, contre 1,5 tonne au début du XXe siècle
  • Les maïs hybrides ont des rendements deux fois supérieurs aux variétés paysannes

Mais ces performances ont un prix :

L’uniformité génétique : les variétés modernes sont très homogènes. Quand un pathogène s’adapte à l’une d’elles, il peut dévaster des millions d’hectares. La rouille jaune du blé, réapparue en France dans les années 2010, a mis en évidence cette fragilité.

La dépendance : les graines hybrides F1 ne se “resèment” pas — elles donnent des plants aux caractéristiques imprévisibles à la génération suivante. Les agriculteurs doivent racheter leurs semences chaque année auprès des semenciers.

La perte de biodiversité : on estime que 75 % de la diversité génétique des plantes cultivées a disparu depuis 1900. Des milliers de variétés locales adaptées à des terroirs spécifiques ont été abandonnées au profit de quelques variétés à hauts rendements.


Le retour des blés anciens

Depuis les années 2000, un mouvement de fond pousse des agriculteurs, chercheurs et associations à ressusciter des variétés oubliées.

Le Réseau Semences Paysannes (RSP), créé en 2003, fédère aujourd’hui plus de 90 organisations en France. Il anime des conservatoires de variétés, organise des échanges de graines entre agriculteurs, et mène des actions juridiques pour défendre le droit de ressemer.

Des variétés comme le blé Rouge de Bordeaux, l’engrain (petit épeautre) ou le maïs Oaxacan Green connaissent un regain d’intérêt considérable. Ces blés anciens, moins productifs que les variétés modernes (3 à 4 tonnes/ha), présentent d’autres atouts :

  • Racines plus profondes : meilleure résistance à la sécheresse
  • Paille plus haute : meilleur étouffement des adventices, moins d’herbicides
  • Profil nutritionnel : certaines études (INRAE, 2019) montrent des teneurs en protéines et minéraux supérieures
  • Adaptation locale : chaque variété paysanne s’est co-évoluée avec son terroir sur des décennies

L’association Kokopelli, figure de proue

Fondée en 1999, l’association Kokopelli est devenue le symbole du mouvement des semences libres en France. Elle propose un catalogue de plus de 2 500 variétés de plantes potagères et céréalières, toutes reproductibles et librement échangeables.

Kokopelli a défié l’ordre semencier européen en commercialisant des variétés non inscrites au catalogue officiel, ce qui lui a valu plusieurs procès. La réglementation européenne a depuis évolué : depuis 2021, certaines variétés dites “de conservation” et variétés amateur peuvent être commercialisées légalement, même hors catalogue officiel.


La recherche publique s’implique

L’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) gère le Centre de Ressources Biologiques de Clermont-Ferrand, qui conserve plus de 100 000 échantillons de semences de plantes cultivées — une banque génétique de dernière ressource.

Des programmes de sélection participative associent agriculteurs et chercheurs pour créer des variétés “population” — génétiquement hétérogènes, adaptables, ressemables — qui constituent un compromis entre tradition paysanne et apports de la génétique moderne.


Un enjeu de souveraineté alimentaire

Derrière le débat sur les semences, c’est la question de la souveraineté alimentaire qui est posée. Qui contrôle les graines contrôle l’agriculture, et donc une part de l’alimentation mondiale.

Les 4 premiers groupes semenciers mondiaux (Bayer-Monsanto, Corteva, ChemChina-Syngenta, BASF) contrôlent aujourd’hui plus de 60 % du marché mondial des semences commerciales.

Face à cette concentration, les semences paysannes représentent une forme de résistance et de résilience : elles maintiennent vivante une biodiversité cultivée irremplaçable, que nulle banque de gènes ne saurait pleinement substituer.

À retenir : En France, un agriculteur peut légalement ressemer ses propres graines pour son usage personnel. En revanche, leur vente ou échange commercial reste soumis à des règles strictes d’inscription au catalogue officiel — sauf pour les variétés de conservation agréées.

Rédigé par Agri-découverte

L'équipe Agri-découverte est composée de passionnés d'agriculture, de journalistes spécialisés et de conseillers agricoles. Nos contenus sont vérifiés par des sources officielles (Agreste, FranceAgriMer, INRAE).

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