Agrivoltaïsme : quand les panneaux solaires entrent dans les champs
Combiner production agricole et énergie solaire sur la même parcelle : l'agrivoltaïsme décolle en France, entre opportunité économique et vif débat sur l'usage des terres.
Des vignes à l’ombre des panneaux, des fraises sous des cellules photovoltaïques
Imaginez un verger de pêchers sous des ombrières solaires. En été, les panneaux captent la lumière tout en protégeant les fruits de la canicule. Les rendements sont meilleurs, les agriculteurs vendent de l’électricité, et les terres restent agricoles. C’est le principe de l’agrivoltaïsme : produire simultanément de la nourriture et de l’énergie renouvelable sur la même parcelle.
En France, cette pratique sort de l’expérimentation pour entrer dans le droit commun. Depuis la loi d’accélération des énergies renouvelables de février 2023, l’agrivoltaïsme dispose d’un cadre légal précis. La définition est stricte : les panneaux doivent apporter un service direct à la culture (protection contre la chaleur, le gel ou la grêle, régulation de l’eau) et la production agricole doit rester l’activité principale.
Comment ça fonctionne concrètement ?
Il existe plusieurs configurations selon les cultures :
Les ombrières dynamiques : des panneaux orientables, montés sur des structures hautes (4 à 5 mètres), qui s’inclinent selon l’ensoleillement et les besoins des plantes. En pleine chaleur, ils basculent pour faire de l’ombre ; par temps couvert, ils s’horizontalisent pour capter un maximum de lumière.
Les rangées interculaires : des rangées de panneaux fixes installées entre les rangs de culture, comme dans les vignes ou les vergers. La lumière arrive de côté et d’en haut en alternance.
Les ombrières statiques : des structures fixes qui créent une ombre permanente à 30-50 %, adaptées à certaines cultures qui tolèrent l’ombre (salades, petits fruits, herbes aromatiques).
Le projet Sun’Agri, mené par l’INRAE depuis 2009, a montré des résultats encourageants : sur des vignes à Montpellier, la protection apportée par les panneaux dynamiques a réduit le stress hydrique des ceps de 12 à 34 %, améliorant la qualité des raisins lors des étés caniculaires.
Une opportunité économique réelle pour les agriculteurs
Pour les exploitants, l’agrivoltaïsme représente un revenu complémentaire significatif. La vente de l’électricité produite peut rapporter entre 2 000 et 8 000 euros par hectare et par an, selon la puissance installée et le contrat de rachat signé avec EDF ou un opérateur privé.
Dans un contexte de revenus agricoles sous pression — un tiers des agriculteurs gagnent moins que le SMIC —, cette rémunération stable sur 20 à 30 ans peut faire la différence. Certains agriculteurs en maraîchage bio témoignent que l’énergie leur a permis d’investir en irrigation goutte-à-goutte ou en serres, améliorant ainsi leur rendement principal.
Cependant, l’investissement initial est lourd : entre 300 000 et 1 million d’euros par hectare pour les structures dynamiques. Dans la plupart des cas, c’est un développeur de projet (société spécialisée) qui finance et installe les équipements ; l’agriculteur cède un droit de superficie ou de bail et perçoit un loyer.
Le débat : artificialisation des terres ou outil de la transition ?
L’agrivoltaïsme ne fait pas l’unanimité. Les critiques pointent le risque de dérive vers le “solar farming” : des installations trop denses, où la production agricole devient anecdotique, et qui aboutissent de facto à une artificialisation des terres agricoles.
C’est pour éviter ce glissement que la loi de 2023 impose des conditions strictes :
- La production agricole principale ne doit pas être significativement réduite (critères définis par décret)
- Un contrôle quinquennal vérifie que l’activité agricole reste réelle
- Les surfaces éligibles sont limitées : pas question de couvrir les meilleures terres céréalières de la Beauce
La FNSEA (syndicat agricole majoritaire) a accueilli favorablement ce cadre, tout en demandant de la vigilance contre les abus. La Confédération Paysanne est plus réservée, craignant que les grands opérateurs énergétiques ne captent les rentes au détriment des petits agriculteurs.
Où en est la France en 2026 ?
En 2026, la France compte environ 200 à 300 projets agrivoltaïques opérationnels pour une puissance installée d’environ 500 MW — une goutte d’eau par rapport aux 22 GW de photovoltaïque total, mais une croissance rapide. Les principaux secteurs concernés sont la viticulture (protection contre la chaleur et la grêle), le maraîchage (petits fruits, salades sous ombrières) et les grandes cultures fourragères.
La France vise 1 GW d’agrivoltaïsme en 2025 et veut accélérer dans le cadre de sa Programmation Pluriannuelle de l’Énergie. Les territoires ruraux y voient aussi un outil de maintien de l’activité agricole dans des zones où la rentabilité seule de l’agriculture ne suffit plus à retenir les exploitants.
L’enjeu des prochaines années : prouver que l’agrivoltaïsme peut être une alliance gagnant-gagnant entre transition énergétique et souveraineté alimentaire, sans sacrifier l’une à l’autre.
Sources
- France Agrivoltaïsme — Rapport 2024
- ADEME — Étude sur l'agrivoltaïsme en France, 2023
- Loi d'accélération des énergies renouvelables, février 2023
- INRAE — Résultats du projet Sun'Agri, 2024
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