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Environnement #remembrement#bocage#environnement

Comment le remembrement a transformé les campagnes françaises

En 30 ans, la France a perdu 50 % de ses haies et des milliers de mares. Retour sur le remembrement agricole des années 60-80 et ses conséquences durables sur les paysages.

Paysage bocager normand avec haies et prairies

Il y a soixante ans, la campagne française ressemblait à une mosaïque. Des milliers de petites parcelles, séparées par des haies, des talus, des chemins creux et des mares. Un paysage construit sur des siècles d’agriculture paysanne, dense et vivant. En quelques décennies, une grande partie de cette mosaïque a disparu — non pas par accident, mais par décision politique.

C’est l’histoire du remembrement agricole : l’une des transformations les plus profondes qu’aient connues les campagnes françaises depuis la Révolution.

C’est quoi le remembrement ?

Le remembrement est une procédure légale qui permet de regrouper des parcelles agricoles morcelées en unités plus grandes et plus cohérentes. L’objectif affiché : améliorer la productivité agricole en facilitant le passage des machines.

Le principe est simple. Avant remembrement, un agriculteur peut posséder 15 petites parcelles dispersées dans la commune. Après, il en a 3 ou 4 grandes, d’un seul tenant, accessibles directement depuis la route. Pour les tracteurs de l’époque, c’était une révolution de confort et d’efficacité.

Le remembrement n’est pas une idée des années 1960 : il existe en France depuis une loi de 1919. Mais c’est après la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte de la modernisation forcée de l’agriculture française, qu’il prend une ampleur inédite.

Les années 1960-1980 : bulldozers dans les campagnes

La grande vague de remembrement se déroule entre 1960 et 1985. Ces années coïncident avec la politique agricole commune (PAC), qui pousse à la spécialisation et à l’agrandissement des exploitations, et avec le Plan Marshall, qui finance en partie la mécanisation.

Les commissions communales de remembrement — composées d’agriculteurs, de techniciens et d’élus — décident de redessineer le parcellaire. Et avec lui, tout ce qui le structurait.

Pour agrandir et remembrer les parcelles, il fallait supprimer ce qui les séparait. Des centaines de milliers de kilomètres de haies sont arrachées. Les mares sont comblées, les talus arasés, les chemins creux élargis ou supprimés. Des bulldozers transforment en quelques jours des paysages qui avaient mis des siècles à se construire.

En Bretagne, dans le bocage normand, en Vendée, dans le Maine — les régions traditionnellement bocagères sont les plus touchées. Le cas breton est emblématique : la Bretagne, qui comptait parmi les régions les plus densément bocagères d’Europe, perd une part considérable de ses haies en moins de trente ans.

Ce qui a disparu : un patrimoine naturel irremplaçable

Les haies n’étaient pas de simples clôtures végétales. Elles remplissaient des fonctions essentielles que personne n’avait vraiment quantifiées avant qu’elles disparaissent.

Sur le plan hydrologique, les haies et les talus ralentissaient le ruissellement de l’eau. Après leur suppression, les pluies intenses ruissèlent directement sur les parcelles, emportant la terre superficielle et provoquant des inondations plus fréquentes et plus violentes en aval.

Sur le plan climatique, les haies créaient des microclimats. Elles brisaient le vent, protégeaient les cultures et le bétail, réduisaient l’évapotranspiration. Sans elles, les parcelles deviennent plus exposées aux gelées tardives et à la sécheresse.

Sur le plan de la biodiversité, la perte est massive. Les haies étaient des corridors écologiques : elles permettaient aux animaux sauvages — insectes, oiseaux, petits mammifères — de se déplacer dans le paysage. Les mares étaient des nurseries pour les amphibiens. Leur disparition a entraîné l’effondrement de nombreuses populations d’espèces liées aux milieux bocagers : chouette chevêche, pie-grièche écorcheur, triton crêté, hérisson.

Au total, la France a perdu près de 50 % de ses haies entre 1950 et 2000, soit plus d’un million de kilomètres. Des dizaines de milliers de mares ont été comblées.

Le retournement : replanter ce qu’on a arraché

À partir des années 1990, les esprits commencent à changer. Les conséquences du remembrement — inondations, érosion, disparition de la faune — deviennent difficiles à ignorer. Des associations locales, des naturalistes, puis des institutions commencent à documenter les pertes et à plaider pour le retour du bocage.

Le mouvement de replantation de haies s’organise progressivement. Les chambres d’agriculture, les conseils régionaux et des associations spécialisées proposent des aides financières et un accompagnement technique aux agriculteurs volontaires. La haie, naguère obstacle à supprimer, devient un atout à valoriser — pour la biodiversité, mais aussi pour l’image de l’exploitation.

L’exemple breton : Breizh Bocage

La Bretagne, région emblématique du désastre bocager des années 1960-1980, est devenue un exemple de reconquête. Le programme Breizh Bocage, lancé en 2007 par la Région Bretagne, est l’un des plus ambitieux de France.

Son principe : financer la replantation de haies à la condition que l’agriculteur s’engage à les entretenir sur le long terme. En quinze ans, le programme a permis de replanter plusieurs milliers de kilomètres de haies dans toute la Bretagne, en impliquant directement les agriculteurs et les collectivités locales.

Résultat concret : dans les bassins versants où les replantations ont été les plus importantes, on observe une amélioration de la qualité de l’eau, une réduction du ruissellement et un retour progressif de certaines espèces.

Et aujourd’hui ?

Au niveau national, le Plan national haies, lancé en 2023, fixe un objectif ambitieux : planter 50 000 km de haies nouvelles d’ici 2030. Un chiffre qui représente environ 5 % de ce qui a été perdu, mais qui marque une prise de conscience politique forte.

La France compte aujourd’hui environ 800 000 km de haies — contre 1,5 à 2 millions dans les années 1950. La reconstitution sera longue : une haie met entre 15 et 30 ans à jouer pleinement son rôle écologique.

Chiffres clés

  • 50 % des haies françaises ont disparu entre 1950 et 2000
  • 800 000 km de haies subsistent aujourd’hui (contre 1,5 à 2 millions en 1950)
  • Des dizaines de milliers de mares comblées entre 1960 et 1985
  • Breizh Bocage : plusieurs milliers de km de haies replantées en Bretagne depuis 2007
  • Plan national haies 2023 : objectif de 50 000 km de nouvelles haies d’ici 2030

Le remembrement n’était pas un acte de malveillance. Il répondait à une logique économique et politique de son époque : nourrir la France, moderniser l’agriculture, réduire la pénibilité du travail agricole. Mais ses conséquences sur les paysages et la biodiversité ont été durables. Comprendre cette histoire, c’est mieux comprendre pourquoi replanter une haie aujourd’hui est un geste qui dépasse largement le symbolique.

Sources

  • INRAE — Rapport bocage et biodiversité 2022
  • Agreste — Enquête structures agricoles 1970-2023
  • Association pour la Promotion du Bocage
Rédigé par Charlie Roger

L'équipe Agri-découverte est composée de passionnés d'agriculture, de journalistes spécialisés et de conseillers agricoles. Nos contenus sont vérifiés par des sources officielles (Agreste, FranceAgriMer, INRAE).

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