Chrysanthèmes : la course des horticulteurs avant la Toussaint
Bouturés au printemps, cultivés tout l'été, vendus en quelques semaines : les chrysanthèmes de la Toussaint sont l'une des récoltes les plus courtes et les plus serrées de l'année agricole.
Fin octobre, les chrysanthèmes envahissent les étals des jardineries, des supermarchés et des fleuristes. Derrière ces pots colorés se cache l’une des récoltes les plus particulières de l’agriculture française : une culture menée pendant de longs mois pour être vendue en quelques semaines seulement. Pour les horticulteurs, la Toussaint, c’est un peu leur moisson.
Une fleur venue de Chine, devenue française en 1919
Le chrysanthème n’a rien d’une fleur locale. Selon la Ville de Paris, il est cultivé en Chine depuis environ 2 000 ans, et son nom vient du grec chrusos (or) et anthemis (fleur) : littéralement, la « fleur d’or ». Au Japon, il symbolise l’éternité, bien loin de l’image un peu triste qu’il a parfois chez nous.
Il arrive en France en 1789, lorsque le capitaine de marine Pierre Blancard rapporte les premières boutures de Chine. Pendant plus d’un siècle, c’est une fleur d’ornement comme une autre.
Tout change après la Première Guerre mondiale. Pour le 11 novembre 1919, le président Raymond Poincaré demande que tous les monuments aux morts de France soient fleuris. On choisit le chrysanthème, tout simplement parce que c’est l’une des rares fleurs à s’épanouir en abondance à cette période de l’année. L’habitude de fleurir les monuments s’étend ensuite aux tombes pour la Toussaint et le jour des morts, le 2 novembre. Un choix pratique, devenu une tradition nationale.
Une plante qui fleurit quand les nuits s’allongent
Pourquoi le chrysanthème fleurit-il justement en automne ? La réponse tient en un mot : la photopériode, c’est-à-dire la durée du jour.
Une « plante de jours courts »
Comme l’explique l’Encyclopædia Universalis, le chrysanthème est une plante de jours courts. Tant que les journées sont longues, il pousse en feuilles et en tiges. Quand les nuits s’allongent, à la fin de l’été, il reçoit le signal de former ses boutons floraux. C’est ce mécanisme naturel qui le fait fleurir pile au moment de la Toussaint.
Les horticulteurs savent en jouer. En couvrant les plantes de toiles opaques pour rallonger artificiellement la nuit, on peut déclencher la floraison à n’importe quel moment de l’année, même en plein été. Pour les pots de la Toussaint, en revanche, la plupart des producteurs laissent surtout faire le calendrier naturel de l’automne.
Six mois de culture pour quelques semaines de vente
Pour les pots de la Toussaint, le calendrier est long. Dans les serres municipales de Paris, la production démarre par un bouturage de février à avril : on prélève de jeunes pousses sur des plantes mères pour les faire raciner. Les plants sont installés en mai, puis cultivés tout l’été jusqu’à leur départ en octobre.
En Corse, un jeune producteur interrogé par Corse Net Infos raconte acheter chaque début mai de minuscules plants de quelques millimètres, puis les soigner pendant près de six mois, avec une attention constante jusqu’à une dizaine de jours avant la Toussaint. Arrosage, entretien, surveillance des maladies : chaque pot vendu représente une demi-année de travail. Comme pour les légumes cultivés sous serre, une grande partie du métier consiste à piloter l’eau, la lumière et la température au bon moment.
Un marché qui se joue en un mois
Le chrysanthème est un produit saisonnier à l’extrême. Selon le bilan FranceAgriMer réalisé avec Kantar pour Valhor (l’interprofession de l’horticulture), 85 % des achats de végétaux de Toussaint ont lieu en octobre, et seulement 15 % en novembre. Un horticulteur qui rate cette fenêtre (floraison trop précoce, trop tardive, ou météo défavorable) ne peut pas reporter sa vente à plus tard.
Les chiffres de la Toussaint 2024
D’après cette même étude, environ 4 millions de foyers ont acheté des fleurs ou des plantes pour la Toussaint en 2024, soit 13,8 % des foyers français. Ils ont dépensé au total 124,1 millions d’euros (contre 124,9 millions en 2023), avec un budget moyen de 29,40 euros par foyer acheteur, en baisse par rapport aux 33 euros de 2023.
Et le chrysanthème reste largement roi :
| Végétal acheté pour la Toussaint 2024 | Part des quantités achetées |
|---|---|
| Chrysanthème | 64 % (+4 points sur un an) |
| Pensée | 12 % |
| Bruyère | 9 % |
| Cyclamen | 5 % |
Source : FranceAgriMer / Kantar pour Valhor, bilan Toussaint 2024. Les extrapolations sont données à titre indicatif.
Où achète-t-on ses chrysanthèmes ?
Les jardineries arrivent en tête (28 % des achats), devant la grande distribution (25 %), les fleuristes (17 %) et la vente directe chez les producteurs (16 %), toujours selon FranceAgriMer. Cette dernière part est intéressante : près d’un achat sur six se fait directement chez l’horticulteur, souvent dans sa serre ou sur un marché près du cimetière.
Une production ancrée dans quelques régions
Combien de chrysanthèmes sont produits en France ? Le chiffre le plus détaillé disponible est ancien : un bilan FranceAgriMer portant sur 2010 estimait la production à environ 23 millions de pots par an. Ce même bilan plaçait le Nord-Pas-de-Calais en tête des régions productrices, devant les Pays de la Loire, Rhône-Alpes et la Bretagne, le département du Maine-et-Loire représentant à lui seul 11,3 % de la production nationale.
Les collectivités produisent aussi leurs propres fleurs. La Ville de Paris cultive environ 75 000 plants de chrysanthèmes chaque année, dont quelque 60 000 sont installés dans ses espaces verts et ses 20 cimetières. Sa pépinière de Longchamp produit à elle seule 1 500 potées de gros chrysanthèmes, et le centre horticole municipal de Rungis en fournit plus de 58 500. Chaque année, les jardiniers de la Ville introduisent aussi quatre ou cinq nouvelles variétés : preuve que, même pour une fleur aussi traditionnelle, la sélection continue.
Car le chrysanthème est bien une production agricole à part entière. Les horticulteurs sèment, bouturent, irriguent et récoltent comme les maraîchers ou les arboriculteurs. Leur particularité : leur « récolte » se vend vivante, en pot, et doit arriver en magasin au moment exact où elle est à son plus beau. Une partie de ces fleurs est d’ailleurs vendue en direct, à la serre ou sur les marchés, dans une logique proche des circuits courts.
Une tradition qui évolue
Le marché reste solide, mais les habitudes changent doucement. Une étude CSNAF/Crédoc citée par Le Journal de l’économie montrait que la part des Français se rendant au cimetière le 1er novembre était passée de 45 % en 2007 à 39 % en 2014. Les horticulteurs s’adaptent en proposant des compositions plus variées (bruyères, pensées, cyclamens, plantes vivaces) qui se gardent ensuite au jardin.
Ce qu’on retient
Le chrysanthème de la Toussaint est un concentré d’agronomie : une plante qui « lit » la longueur des nuits pour fleurir, six mois de soins en serre ou en plein air, et une vente qui se joue presque entièrement en octobre. Avec 64 % des végétaux achetés pour la Toussaint en 2024, il reste de loin la fleur la plus symbolique de cette période.
À savoir : un chrysanthème en pot n’est pas forcément jetable. Certaines variétés sont vivaces : une fois fanées, on peut les replanter au jardin, où elles peuvent refleurir l’automne suivant, au rythme des nuits qui rallongent.
La prochaine fois que vous croiserez un pot de chrysanthèmes devant une jardinerie, pensez au chemin parcouru depuis une simple bouture prélevée au printemps.
Sources
- FranceAgriMer / Kantar pour Valhor — Les achats de végétaux d'ornement pour la Toussaint 2024 (bilan publié en novembre 2025) — https://www.franceagrimer.fr/sites/default/files/2025-11/BIL-HOR-Toussaint-2024.pdf
- FranceAgriMer — Le marché du chrysanthème à la Toussaint, bilan 2010 — https://www-rec.franceagrimer.fr/content/download/4487/document/Marche-chrysantheme-Toussaint-bilan2010.pdf
- Ville de Paris — L'étrange histoire du chrysanthème, fleur d'or des cimetières — https://www.paris.fr/pages/connaissez-vous-l-histoire-de-la-fleur-d-or-des-cimetieres-5220
- Encyclopædia Universalis — Photopériodisme : applications à l'horticulture — https://www.universalis.fr/encyclopedie/photoperiodisme/3-applications-a-l-horticulture/
- Corse Net Infos — La passion des chrysanthèmes de Georges Calassa, jeune producteur — https://www.corsenetinfos.corsica/Lama-La-passion-des-chrysanthemes-de-Georges-Calassa-jeune-producteur-audacieux_a80947.html
- Le Journal de l'économie — Toussaint : le marché le plus important pour les fleurs de cimetière (étude CSNAF/Crédoc) — https://www.journaldeleconomie.fr/?p=12062
Les contenus d'Agri-découverte sont écrits avec un objectif de pédagogie et de vérification systématique : chaque chiffre s'appuie sur une source officielle (Agreste, FranceAgriMer, INRAE).
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