Couverts végétaux : les champs verts de l'automne
Moutarde, phacélie, radis : en octobre, beaucoup de champs moissonnés redeviennent verts. Ces couverts végétaux piègent l'azote, nourrissent le sol et protègent l'eau tout l'automne.
En octobre, en traversant la campagne, on a parfois une surprise : des champs moissonnés en juillet sont redevenus verts, parfois même jaunes de fleurs. Ce n’est ni une erreur de calendrier ni une mauvaise herbe envahissante. Ce sont des couverts végétaux, semés volontairement par les agriculteurs entre deux récoltes pour protéger le sol pendant l’automne et l’hiver.
L’interculture, ce « trou » dans le calendrier
Entre la récolte d’une culture et le semis de la suivante, un champ peut rester plusieurs semaines, voire plusieurs mois, sans culture principale. Les agronomes appellent cette période l’interculture.
Interculture courte ou longue
- Courte : quelques semaines seulement, par exemple entre un colza récolté en juillet et un blé semé à l’automne (sur ce dernier, voir notre article sur les semis d’automne).
- Longue : de l’été jusqu’au printemps suivant, quand le champ accueillera une culture de printemps comme le maïs, le tournesol ou la betterave.
C’est surtout pendant l’interculture longue qu’on voit ces champs reverdir. Laisser la terre nue tout l’automne, c’est l’exposer aux grosses pluies, au ruissellement et surtout aux fuites d’azote vers les nappes d’eau.
Un piège à nitrates
Après la récolte, il reste toujours de l’azote dans le sol : un reliquat d’engrais, mais aussi l’azote libéré naturellement par la décomposition de la matière organique. Quand les pluies d’automne arrivent, sans plantes pour l’absorber, cet azote est entraîné en profondeur sous forme de nitrates. C’est ce qu’on appelle le lessivage.
Le couvert végétal fonctionne comme une éponge à azote : ses racines captent les nitrates et les stockent dans les feuilles et les tiges. D’où leur nom technique de CIPAN, pour « cultures intermédiaires pièges à nitrates ».
Des résultats mesurés
- D’après des travaux d’ARVALIS (l’institut technique des grandes cultures) cités par Terre-net, les CIPAN réduisent de 50 % les fuites d’azote par rapport à un sol nu, sur environ deux mois et demi, de la fin de l’été à la mi-novembre.
- Une méta-analyse internationale publiée dans Global Change Biology chiffre la baisse du lessivage à 75 % pour les couverts de la famille du chou (moutarde, radis) et à 52 % pour les graminées (avoine, seigle).
- L’étude de l’INRA réalisée en 2012 pour les ministères de l’Écologie et de l’Agriculture confirme que les CIPAN sont efficaces pour réduire la teneur en nitrate de l’eau qui s’infiltre. Elle note aussi leurs limites : elles sont inefficaces après un maïs grain, récolté trop tard pour que le couvert ait le temps de pousser.
Une obligation dans les zones sensibles
En France, dans les « zones vulnérables » définies par la directive européenne Nitrates, la couverture des sols pendant la période à risque est obligatoire depuis 2012, rappelle l’INRAE. Les règles précises dépendent de chaque région. En Occitanie par exemple, selon la DRAAF, une interculture longue doit être couverte au moins 8 semaines, et dans certains cas le couvert ne peut pas être détruit avant le 1er novembre.
Moutarde, phacélie, radis : qui pousse dans ces champs ?
Les agriculteurs choisissent leurs espèces selon leur sol, leur prochaine culture et ce qu’ils attendent du couvert. Les trois grandes familles n’ont pas le même rôle.
| Famille | Exemples | Point fort |
|---|---|---|
| Crucifères | Moutarde, radis fourrager | Poussent vite, piègent le mieux l’azote, racine pivot qui fissure le sol |
| Graminées | Avoine, seigle | Racines fines qui émiettent la surface du sol |
| Légumineuses | Trèfle, vesce, féverole | Captent l’azote de l’air et le rendent à la culture suivante |
| Autres | Phacélie, sarrasin | Souvent en mélange, fleurs appréciées des pollinisateurs |
Combien ça pousse ?
Sur 23 essais menés pendant une dizaine d’années, ARVALIS mesure le plus souvent une production de 1 à 2 tonnes de matière sèche par hectare à l’automne, toutes familles confondues. Le radis fourrager, avec sa grosse racine pivot, atteint en moyenne près de 3 tonnes. Ces couverts absorbent entre 20 et 60 kg d’azote par hectare, parfois davantage pour les légumineuses.
L’INRA souligne cependant que les légumineuses, pures, sont environ moitié moins efficaces que les autres familles pour piéger les nitrates : elles puisent une partie de leur azote dans l’air plutôt que dans le sol. C’est pourquoi on les trouve souvent en mélange.
Bien plus qu’un piège à azote
Un couvert d’automne rend d’autres services au sol, ce qui explique que beaucoup d’agriculteurs en sèment même là où rien ne les y oblige.
- Un engrais gratuit : quand le couvert est détruit et enfoui, il restitue une partie de l’azote stocké. ARVALIS estime cette restitution entre 10 et 50 % de l’azote contenu dans le couvert, selon sa composition. Les mélanges riches en légumineuses sont les plus généreux.
- Du carbone dans le sol : selon des données ARVALIS présentées par Pleinchamp, une tonne de matière sèche de couvert enfouie apporte en moyenne 112 kg de carbone stable au sol. Dans une rotation avec un couvert de 2 tonnes un an sur deux, le taux de matière organique de la couche superficielle passerait de 2 % à 2,7 % en cent ans.
- Une vie du sol plus riche : la même source cite une méta-analyse de 60 essais montrant, par rapport à un sol nu, +27 % d’abondance microbienne et +22 % d’activité biologique.
- Moins d’érosion et moins de mauvaises herbes : le feuillage protège la terre de l’impact des grosses pluies et occupe la place que prendraient les adventices.
Et l’eau ?
Une plante qui pousse consomme de l’eau, une inquiétude légitime après des étés secs (voir notre article sur l’eau et l’agriculture). L’étude INRA de 2012 évalue ce supplément de consommation à 20 à 50 mm en valeur médiane. Mais elle conclut qu’il n’y a pas d’impact sur l’alimentation en eau de la culture suivante, à condition de détruire le couvert au bon moment.
Une pratique devenue courante
Les couverts se sont largement diffusés en une quinzaine d’années. D’après l’enquête Agreste sur les pratiques en interculture de 2021, citée par l’ACTA, environ la moitié des parcelles de grandes cultures (50 % en conventionnel, 49 % en bio) accueillent une culture intermédiaire ou des repousses homogènes du précédent. En Normandie, Agreste relevait déjà que 92 % de la sole en grandes cultures était couverte en hiver lors de la campagne 2016-2017, soit 8 points de plus qu’en 2011.
Reste un défi : réussir le semis. Semé juste après la moisson, sur un sol souvent sec en août, un couvert peut mal lever si la pluie tarde. Les agriculteurs jouent donc avec la météo, comme pour toutes les étapes de leur calendrier.
Ce qu’on retient
Ces champs verts d’octobre ne sont pas là par hasard. Ils protègent l’eau en retenant les nitrates, nourrissent le sol en carbone et préparent la culture suivante. Sur un champ, l’automne n’est donc pas une saison de repos, mais une saison où l’on prend soin de la terre, au même titre que le retour des haies bocagères.
À savoir : la moutarde semée en couvert n’est pas cultivée pour ses graines. Elle est détruite avant de faire ses graines, puis broyée et laissée au sol pour le nourrir.
Sources
- Terre-net — Couverts végétaux : un outil agronomique multifonction (2020, mis à jour 2024), données ARVALIS — https://www.terre-net.fr/observatoire-technique-culturale/strategie-technique-culturale/article/couverts-vegetaux-un-outil-agronomique-multifonction-217-169794.html
- INRA (Justes et al.) — Réduire les fuites de nitrate au moyen de cultures intermédiaires, étude pour les ministères de l'Écologie et de l'Agriculture, juin 2012
- Pleinchamp — 1 tonne sèche de couvert enfoui = 112 kilos de carbone stable humifié (mars 2021), données ARVALIS — https://www.pleinchamp.com/actualite/1-tonne-seche-de-couvert-enfoui-112-kilos-de-carbone-stable-humifie
- DRAAF Occitanie — Programme d'actions nitrates, fiche mesure 7 « couverture des sols » (2025)
- ACTA — plaquette citant l'enquête Agreste Pratiques culturales en interculture 2021
- Agreste Normandie — Études n°8 : les couverts végétaux en 2017
- Global Change Biology — When do cover crops reduce nitrate leaching? A global meta-analysis — https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC9328130/
Les contenus d'Agri-découverte sont écrits avec un objectif de pédagogie et de vérification systématique : chaque chiffre s'appuie sur une source officielle (Agreste, FranceAgriMer, INRAE).
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